RECENSIONS

(Études newmaniennes n° 35 (2015)

Stewart J. BROWN & Peter B. NOCKLES, eds., The Oxford Movement. Europe and the Wider World 1830-1930. Cambridge University Press, 2012, 273 p., index. ISBN 978-1-107-68027-2. Prix (broché) : £28 approximativement.  

            Trop d’histoires du Mouvement d’Oxford se concentrent largement, sinon exclusivement, sur la période d’une dizaine d’années pendant laquelle Newman fut le chef de file et l’âme du Mouvement. Si celui-ci cessa effectivement d’y participer à partir de 1842, le Mouvement continua, ses « troupes » se ralliant autour de Pusey au point que l’on parlait couramment de « puséysme » et de « puséystes ». Malgré une hostilité farouche manifestée pendant plusieurs décennies par une majorité des évêques anglicans, les nouvelles idées se répandirent progressivement et finirent par effectuer un changement profond au sein de l’Église d’Angleterre ainsi que des différentes Églises fondées par celle-ci à travers le monde (qui font partie maintenant de la « Communion anglicane »).  

            Ce recueil de 14 essais se divise en deux parties : six chapitres examinent l’impact du Mouvement d’Oxford sur les Églises anglicanes ou « épiscopaliennes » au Pays de Galles, en Écosse, en Australie, aux États-Unis et à travers l’Empire britannique ; les autres chapitres traitent de ses répercussions dans d’autres pays d’Europe dont la France, la Belgique et l’Allemagne. 

            Ces deux parties sont précédées d’un « Prélude » écrit par Peter Nockles, bien connu pour ses travaux sur Newman et le Mouvement d’Oxford[1]. Nockles montre à quel point Oriel College a été le « berceau » du Mouvement et à quel point Newman était pendant dix ans l’inspirateur et le génie organisateur de celui-ci, tendant à accréditer l’affirmation, en apparence hyperbolique, de Richard Church, premier historien du Mouvement, selon laquelle Newman était « le créateur, pratiquement, de l’Église anglicane telle que nous la connaissons aujourd’hui »[2]. Il reste seulement à ajouter que l’héritage du Mouvement est aujourd’hui très affaibli au sein d’une Église anglicane en pleine déliquescence.   

Keith BEAUMONT

Ian KER, Newman on Vatican II. Oxford University Press, 2014, 167 p., index. ISBN 978-0-19-871752-2. Relié. Prix : £35 approximativement. 

            On a beaucoup (trop) parlé, en termes très vagues, de l’« influence » de Newman sur le second concile du Vatican ; même là où une influence semble probable, il est matériellement impossible néanmoins de la prouver. Le propos du nouveau livre d’Ian Ker, auteur d’une magistrale biographie[3] et de nombreuses études sur Newman, est différent. Son titre est volontiers paradoxal : il laisse entendre que Newman a commenté les documents du concile (1962-1965) alors qu’il était mort à ce moment-là depuis plus de 70 ans ! En fait, Ker se met à la place de son sujet pour nous décrire ce que celui-ci aurait dit, ou aurait pu dire, voire aurait dû dire sur le concile. Vu sa connaissance profonde de la pensée de Newman, le livre ne manque ni d’intérêt ni de pertinence. 

            Le volume est cependant assez hétéroclite, certains chapitres étant une reprise ou une réécriture d’articles antérieurs. Le premier chapitre, « The Conservative Radical », développe la thèse que Newman était à la fois « radical » et « conservateur ». Le deuxième, intitulé « The Hermeneutic of Change in Continuity », se penche sur les interprétations contradictoires du concile, en particulier celle d’une « herméneutique de la rupture » avec le passé et celle d’une « herméneutique de la continuité ». Le titre exprime assez exactement le point de vue de l’auteur : Newman, dont Ker analyse la pensée sur le « développement », aurait vu dans le concile une herméneutique du « changement dans la continuité ». Le troisième chapitre, « Towards a Theology of Councils », aborde une toute autre question : à partir des écrits publiés et surtout de la correspondance privée de Newman, Ker discerne chez celui-ci une « théologie des conciles » en général qui met en évidence non seulement ce que disent les conciles mais aussi ce qu’ils ne disent pas.

            Ker voit un exemple de ce silence dans le manque d’intérêt des Pères de Vatican II pour ce qu’il est convenu maintenant d’appeler la « nouvelle évangélisation », et voit dans la pensée de Newman une source d’inspiration pour une réflexion sur ce sujet. Selon lui, on a trop souvent négligé dans les débats postconciliaires l’ecclésiologie implicite dans les deux premiers chapitres de la Constitution sur l’Église, Lumen Gentium, une ecclésiologie qui met en valeur la « dimension charismatique » de l’Église, dimension qui était d’une grande importance pour Newman comme anglican aussi bien que comme catholique et dont Ker voit une réalisation dans les « nouveaux mouvements ecclésiaux » des 40 dernières années. Les chapitres 4 et 6 sont consacrés à ces deux questions, alors que le chapitre 5, sur « quelques conséquences non voulues de Vatican II », revient sur la question abordée dans le chapitre 2, à savoir la manière dont la pensée de Newman peut corriger utilement certaines dérives de la période postconciliaire.  

            Le livre contient une dimension assez polémique, Ker s’en prenant à un moment ou à un autre à presque tous ceux qui ont écrit (en anglais) sur Newman depuis 30 ou 40 ans. 

Keith BEAUMONT

Paul SHRIMPTON,The ‘Making of Men’. The Idea and Reality of Newman’s University in Oxford and Dublin,Leominster, Gracewing, 2004, 588 p. ISBN 978-0852448243. Prix 25 £. 

            L’aventure irlandaise de Newman est généralement considérée comme un échec – même si on ajoute généralement : « Heureux échec qui nous valut un tel ouvrage (L’Idée d’Université) », considéré comme un de ses chefs d’œuvre et l’étude « la plus importante en langue anglaise sur la nature et le sens de l’éducation supérieure » (S. Rothblatt). Pour Louis Bouyer, par exemple « la fondation de l’Université catholique de Dublin est probablement l’événement le plus extraordinaire de la vie de Newman. Il est sans contredit l’un des plus irritants », et l’illustre newmanien n’hésite pas à parler de temps et de forces gaspillés, de « sept années gâchées ».

            Paul Shrimpton s’inscrit doublement en faux contre cette doxa (déjà mise à mal par Ian Ker dans sa grande biographie de Newman) : non seulement L’Idée d’Université ne nous livre pas toute la pensée et l’importance de Newman comme éducateur mais l’aventure irlandaise, qui est loin d’avoir été un échec, nous en apprend plus que l’ouvrage en question sur Newman comme penseur et comme praticien de l’éducation supérieure. L’Idée ne concerne en effet que les principes de l’Université, et non son fonctionnement concret et ses enjeux. Surtout, elle risque de nous faire passer à côté de ce qui pour Newman était l’essentiel, les enjeux pastoraux. Car à Dublin aussi, Newman fut avant tout un pasteur, et son grand projet ne nous livre ses secrets que si nous le considérons aussi comme une pastorale de l’intelligence (Paul Shrimpton rejoint ici plusieurs études récentes sur Newman pasteur et guide d’âmes).

            Paul Shrimpton est arrivé à ces conclusions par une étude qui fera date. Certes, Fergal McGrath (Newman’s University: Idea and Reality, 1950) et Louis McRedmond (Thrown Among Strangers. John Henry Newman in Ireland, 1990) avaient déjà étudié le séjour irlandais de Newman, mais ils n’avaient pas, comme le fait Shrimpton, épluché toute la documentation disponible, non seulement les ouvrages et la correspondance, mais aussi les rapports, les documents internes à l’Université catholique et jusqu’à ceux concernant des questions matérielles ou de discipline. 

            Le premier chapitre montre comment Newman fonde ses idées sur l’éducation à partir de sa double expérience personnelle, à Ealing et à Oxford comme élève et étudiant, puis comme don de l’Université anglaise. Elles sont au croisement d’une expérience spirituelle unique et d’un sens de sa responsabilité envers de jeunes hommes réels vis-à-vis desquels des tâches éducatives lui ont été confiées comme tuteur et prédicateur à St Mary’s (même si l’auteur n’en fait pas mention, il faut ajouter à ces jeunes hommes son propre frère cadet, Charles). À ce titre, Loss and Gain, tout roman qu’il soit, nous en apprend peut-être plus que L’Idée d’Université quant aux objectifs les plus profonds de Newman, le salut des âmes.

            Le chapitre suivant situe la fondation de l’Université dans le Sitz und Leben d’une Irlande ravagée par la famine, les expulsions des paysans irlandais et les rébellions, à partir d’un modèle théorique (Louvain) non reproductible. Il révèle, entre autres, la dimension ouvertement mariale du pari de Newman acceptant de s’élancer dans cette aventure qui pour lui n’est rien de moins que celle de l’établissement d’un « trône de sagesse ». Trois ans seront nécessaires avant que l’Université catholique d’Irlande n’ouvre ses portes[4], durant lesquels les obstacles ne manqueront pas. 

            Les premières années de l’Université remplissent une bonne moitié de l’ouvrage. Nous y suivons presque jour après jour Newman, grâce à la richesse de la documentation et à son traitement judicieux. Outre nombre de détails sur ce qui est déjà bien connu de ses démêlés tout au long de son rectorat, que ce soit avec les évêques, son corps enseignant ou, malgré ses efforts, nombre d’Irlandais, nous voyons Newman administrateur et animateur omniprésent, depuis l’opération de marketing lancée pour recruter des étudiants (car sans eux L’Idée d’Université resterait de papier), le choix des enseignants, la routine administrative, les soucis financiers, l’extension progressive des disciplines offertes. Newman se révèle bon gestionnaire, beaucoup plus pragmatique et réaliste qu’on ne s’y attendrait. Cela vaut aussi pour le souci pastoral, qui demeure toujours premier : c’est ainsi qu’il ne veut pas rendre obligatoire l’assistance à l’église de l’Université, comptant sur la conviction des enseignants et d’un noyau d’étudiants pour entrainer les autres. Il défendra jusqu’à son départ le rôle des laïcs. Il intervient même dans des affaires de discipline, dans lesquelles il montre une mansuétude que son corps enseignant ne semble pas partager. Pour Shrimpton, Newman n’entend pas bâtir une Université sur un modèle, qu’il soit théorique, fût-il le sien, ou existant (Oxford, Louvain), mais intégrer « la pratique et l’expérience ». Plus encore, il choisit une sorte de Via Media entre son Idée élitiste et l’utilitarisme qui gagne son époque : à côté de la centralité de la théologie, il ouvre des écoles de Médecine et d’Ingénierie. 

            Paul Shrimpton poursuit au-delà du séjour irlandais de Newman, retraçant le destin de l’Université catholique d’Irlande après le départ de Newman, puis s’interrogeant sur l’héritage laissé par ce dernier. Il serait exagéré de voir dans cette étude une critique de L’Idée d’Université comme trop théorique, mais le recentrage en faveur de l’expérience et de ses leçons comme apport newmanien propre[5] est tel qu’il sera désormais difficile de traiter de Newman et l’éducation sans faire référence à cet ouvrage.

Didier RANCE

Keith BEAUMONT, Dieu intérieur : la théologie spirituelle de John Henry Newman, Paris, Ad Solem, 2014, coll. Études Newmaniennes, 519 p. ISBN 979-10-90819-65-8. Prix : 29 €.

Comme le souligne Mgr Oliver de Berranger dans sa préface, le propos de l’ouvrage en traitant de la théologie spirituelle de Newman est de montrer que « la spiritualité n’est pas un appendice de la théologie mais sa conséquence et l’indice de sa validité ». Plus encore, le travail de Keith Beaumont donne un éclairage nouveau à l’affirmation de Chadwick qui disait que Newman était un moine ; à la lecture de ces pages, nous comprenons qu’il l’a été dans le sens d’une profonde unification intérieure. Aussi les chapitres successifs permettent-ils au lecteur d’envisager successivement les différents aspects de la vie de Newman et les différents domaines de sa recherche et de son œuvre à travers ce fil unificateur de sa vie intérieure, de son œuvre de théologien et de son ministère de pasteur et de guide spirituel. 

Si, pour Newman, « le chrétien se définit d’abord [c’est K. Beaumont qui souligne] en termes d’intériorité ou de relation vécue, au plus profond de lui-même, avec Dieu », c’est parce qu’il en fait l’expérience lui-même. Et l’évidence de la présence intérieure de Dieu, qui s’est imposée à lui lors de l’expérience fondamentale de sa « conversion » de 1816 (cf. chapitres 2 et 3 de l’ouvrage), Newman n’a de cesse de la transmettre. Aussi K. Beaumont montre que cette expérience personnelle donne naissance à une conviction qui parcourt toute l’œuvre de Newman. Par exemple, « dans sa prédication [Newman] parle moins de choses apprises que de choses vécues et il invite à vivre ces mêmes réalités ».

En puisant à la source de l’Écriture et des Pères de l’Église, Newman est convaincu qu’il n’existe pas de séparation ente théologie, spiritualité et vie morale puisqu’elles sont toutes au service de la recherche de Dieu et ont pour but de permettre la rencontre personnelle avec Lui. S’intéressant aux rapports entre dogme et vie spirituelle (chapitre 4), l’auteur montre que pour Newman la fonction première de la théologie est d’être au service de notre vie spirituelle, de telle sorte que notre théologie détermine notre spiritualité. « Les dogmes sont au service de notre vie spirituelle, servent à donner une image juste de Dieu qui nous invite à nous tourner vers lui dans une recherche ardente et une attitude d’humble adoration » (p. 161). Keith Beaumont applique, dans les chapitres 5 et 6, cette lecture aux dogmes fondamentaux de la foi chrétienne que sont la Trinité, l’Incarnation et le Salut.

Puisque Newman affirme le caractère pratique de la foi (« le christianisme n’est pas fait pour être simplement pensé, mais pour être vécu »), l’auteur poursuit, après avoir regardé le dogme et la vie morale ou éthique en rapport avec la vie spirituelle (chapitre 7) en montrant leur unité et en enracinant cette unité dans la foi comprise non comme une simple conviction – aussi forte soit-elle – mais comme rencontre d’une Personne. « La foi est donc un état d’esprit, ou plus exactement une disposition qui conduit à chercher la vérité, à chercher Dieu lui-même, à accepter de se laisser “illuminer” par la grâce ou par des “influences” divines, et à accepter finalement de le recevoir en notre “cœur” […]. Or, cette disposition comporte nécessairement une dimension éthique » (p. 276). La prière manifeste cette unité entre ce qui est cru et ce qui est vécu, elle est également la source de la formation de la conscience qui est le moyen le plus haut de connaissance de Dieu. La conscience morale et la conscience de Dieu (chapitre 8) s’unifient dans la « découverte de Dieu comme une “voix” intérieure – exhortant, menaçant mais aussi aimant – [qui] conduit à la découverte d’une Présence aimant et miséricordieuse » (p. 340). 

Pour accueillir cette Présence et devenir pleinement le temple de l’Esprit, l’homme doit en prendre les moyens. C’est pourquoi la vie chrétienne envisagée parfois par Newman comme un « combat » ou une « guerre », est marquée surtout par l’exigence d’un « entraînement » spirituel, Newman rejoignant la pensée des Pères et des penseurs du Moyen Age. Le chapitre 9 envisage les moyens de cet entrainement spirituel allant de la connaissance de soi à la pratique du renoncement et de l’obéissance, en passant par le respect du réel et la prise en compte du temps. 

Après avoir envisagé le rapport du chrétien au monde (chapitre 10), les chapitres 11 et 12 développent l’humanisme spirituel de Newman et la « beauté de la sainteté ». L’entraînement spirituel doit conduire l’homme à devenir plus homme dans l’ensemble des réalités de son existence. Ce surcroît d’humanité est la conformation plus grande avec l’image que Dieu a imprimée en l’homme. C’est pourquoi l’unité des différents aspects de la vie chrétienne trouve son accomplissement dans la sainteté qui « est le fruit avant tout du travail de l’Esprit saint en [l’homme] ». 

En conclusion, Keith Beaumont montre que la théologie et la spiritualité de Newman se dévoilent dans la thématique de l’« abandon ». Si le vrai chrétien est celui qui « admet le Christ dans le sanctuaire de son cœur », il n’existe pas d’autre chemin de réalisation de cette union que l’abandon à Dieu. Cette disposition est néanmoins tout le contraire d’une passivité, puisqu’elle demande de la part de l’homme la volonté de se laisser unir au Christ. Il faut donc que l’homme y travaille avec assiduité et persévérance, pour se rendre ouvert et réceptif à l’égard de cette présence divine. Le chrétien doit permettre à Dieu d’agir en lui, en se laissant sanctifier par l’Esprit Saint (p. 489-490). En soulignant cette exigence que Newman transmet au fil de son œuvre, l’auteur donne au final, au-delà de sa théologie et de sa spiritualité, un magnifique résumé de l’itinéraire intérieur du bienheureux John Henry. 

Arnaud MANSUY co

John Henry NEWMAN, Le Chrétien et le monde. Sermons portant sur des questions du jour. Traduit de l’anglais par Pierre Fontaney et Paul Veyriras. Paris, Ad Solem, 2015, 427 p. ISBN 978-2-37298-010-4. Prix : 31 €.

Les sermons réunis par Newman lui-même et que cet ouvrage met à la disposition du public francophone, sont des sermons de la période anglicane de sa vie (1832 à 1843), période qui est marquée par son évolution intellectuelle et intérieure vis-à-vis de la via media anglicane. Comme le souligne Pierre Gauthier dans l’introduction de l’ouvrage, les sermons antérieurs à 1839 sont « plutôt une défense et illustration de cette voie moyenne ainsi que de l’interprétation des [Trente-neuf] Articles proposés dans le Tract 90 ». Après cette date, l’idée de la via media connaît une évolution chez Newman, évolution sur laquelle il est lui-même revenu dans l’Apologia pro vita sua dans laquelle nous trouvons un écho aux sermons rassemblés ici, notamment dans les chapitres qui couvrent la période de leur rédaction. 

Dans l’Apologia, Newman donne les dates des sermons de ce volume et dessine un fil conducteur de ces pages : « Beaucoup d’entre eux portent sur un même sujet, c’est-à-dire sur l’Église considérée au point de vue de ses relations avec le monde »[6]. Pierre Gauthier, dans l’introduction poursuit la réflexion de l’auteur et nous propose une classification des différents sermons en les plaçant sous quatre thèmes : « l’éthos chrétien » ou « le chrétien et le monde » (sermons 1 à 4 et 6 à 11) ; l’universalité ou la catholicité de l’Église (sermons 14 à 18 et 19 à 20) ; les sermons portant « sur la protection qu’assure la fidélité à notre communion » selon la note de Newman au début du sermon 21 (sermons 21 à 25) ; et le Christ regardé dans ses missions de prêtre, prophète et roi (sermon 5), ou contemplé à travers les figures de Josué (sermon 12) et d’Élisée (sermon 13) comme « type[s] du Christ et de ses disciples ».

Encore selon l’indication introductive de Pierre Gauthier, parmi les 26 sermons qui constituent l’ouvrage deux ont une place particulière. Le sermon 20 qui fut donné le 19 février 1843 a servi à Charles Kingsley pour accuser Newman « de mensonge et de duplicité » ; la réponse à cette accusation fut la rédaction et la publication de l’Apologia pro vita sua en 1864. Le sermon 26, « L’adieu aux amis », qui termine le volume, est le dernier sermon prêché par Newman comme ministre anglican le 25 septembre 1843 à Littlemore ; après ce sermon Newman est entré dans un silence intérieur qui aboutira à son entrée dans la pleine communion de l’Église catholique le 9 octobre 1845. Ce magnifique sermon se termine par cet appel : « si ses mots et ses actes ont jamais fait que vous vous êtes intéressés à lui et vous ont jamais favorablement disposés envers lui : souvenez-vous de lui dans les temps à venir, même si vous ne l’entendez plus, et priez pour lui, afin qu’en toutes choses il puisse connaître la volonté de Dieu et qu’en tout temps il puisse se tenir prêt à l’accomplir ». 

Arnaud MANSUY co

« Dossier John Henry Newman », Nunc, 35, février 2015, p.  61-121.

            La revue littéraire et culturelle Nunc publie ici une nouvelle traduction du Songe de Gerontius  (qui occupe près de la moitié de ce Dossier dirigé par Grégory Solari) et une demi-douzaine d’articles sur cette oeuvre et sur Newman. Il aura donc fallu près de vingt ans pour que soit réalisé le souhait exprimé par Michel Durand[7] en 1997 dans les colonnes des Études newmaniennes, au terme d’une étude critique sur les sept traductions alors existantes. Cette nouvelle traduction, due à Bernard Marchadier, slavisant, essayiste mais aussi traducteur de David Jones comme de Soloviev, répond-elle aux exigences de justesse et de fidélité mais aussi de style poétique et de musicalité alors exprimées par Michel Durand ? En ce qui concerne la justesse de la traduction, certainement, même si certains choix sembleront heureux aux uns mais moins à d’autres (par exemple la traduction de frame par charpente, ou deux mots différents à peu d’intervalle pour le même severance du texte anglais) et si on peut regretter l’absence des références pour les citations bibliques. Pour le style poétique et la musicalité, le jugement est forcément plus subjectif. Le traducteur a privilégié le sens sur le son et souvent sur le rythme mais le texte français est de bonne facture, tantôt fluide, tantôt ample, tantôt chaotique comme son modèle. Il réussit à respecter l’esprit général des sept parties du poème (toutefois moins canaille et sarcastique que la traduction Chantal-Fournier pour les chœurs des Démons), tout en constituant une création littéraire et spirituelle de qualité qui pousse le lecteur francophone à accompagner Newman dans ce pèlerinage post-mortem anticipé vers Dieu et à se nourrir de ce que ce dernier en rapporte. 

            Les études de ce dossier ont en commun une bonne connaissance de la pensée de Newman et du caractère essentiellement chrétien de celle-ci. À ce titre, on peut noter une heureuse évolution par rapport à la dernière traduction disponible jusqu’à présent, celle de Chantal et Fournier dont l’horizon de référence était le Livre des Morts égyptien et le Bardo-Thöl tibétain : c’est ici la Révélation et la foi chrétiennes. 

            Le maitre d’œuvre du dossier, Grégory Solari, y apporte une double contribution : d’abord historique en introduction, posant le poème dans son contexte historique de long terme (Newman comme poète) et circonstanciel (la polémique avec Kingsley et l’Apologia) et, surtout, philosophique : « Le Songe de Gerontius – la mort réduite à l’amour », qui englobe toute la production poétique de Newman. G. Solari part du personnalisme newmanien fondé sur l’amour trinitaire du Père et du Fils appelant notre propre amour et, passant par le célèbre Pillar of the Cloud, discerne dans le Songe un voyage en trois étapes. Gérontius meurt d’abord au monde de l’étendue et de l’écoulement du temps, remplacés chez le mourant par la pensée vivante pour arriver au silence primordial de la condition baptismale. Le second mouvement est une phénoménologie sacramentelle des propriétés du baptême, l’eschatologie rejoignant la protologie (un thème cher aux Pères, surtout syriaques), clé qui ouvre de profondes perspectives sur l’œuvre, quoique minimisant les passages « démoniaques ». Enfin la dernière partie évoque, là aussi en termes phénoménologiques, le face-à-face avec Dieu, qui invite à voir dans toute la vie du croyant, et pas seulement en ses derniers instants un mourir à soi-même initié au baptême pour lequel la mort est toujours plus réduite à l’amour. 

            La contribution de Maurice Nédoncelle, à qui la découverte du véritable Newman en France au milieu du siècle dernier doit tant, est une reprise sous un nouveau titre d’un article publié en 1956 dans la Revue des Sciences religieuses et qui n’a rien perdu de sa justesse de ton comme de ses intuitions. Débordant elle aussi du seul Songe à l’ensemble de la poésie de Newman comme lieu privilégié pour saisir, quoique à la façon d’un puzzle, les éléments essentiels de sa spiritualité, elle pointe son bon sens robuste dans la dévotion, son amour de Dieu, son « platonisme chrétien » de « libre envol de l’esprit vers Dieu, loin des scènes figurées d’ici-bas » et « son attente tragique de Dieu, sa “tension eschatologique” ».

            Geoffrey Rowell, évêque anglican émérite de Gibraltar mais aussi spécialiste de l’eschatologie victorienne et familier des colloques Newman, montre de son côté la continuité entre Newman anglican et Newman catholique quant à la centralité de la sanctification (à partir, bien sûr de la sainteté de Dieu) dans le pèlerinage chrétien sur la terre. Avant et après 1845, dans le Songe comme dans les Sermons paroissiaux, Newman joue un rôle historique et tout autant œcuménique, car il « délivre l’eschatologie des interprétations mécaniques pour la réinstaller au royaume des relations personnelles entre l’homme et Dieu ». La conclusion note toutefois le primat de l’individuel sur le cosmique de cette eschatologie.

            La contribution de Claude Martingay est un cri du cœur vers Dieu et la rencontre avec Lui à partir du Songe. L’auteur exprime en termes aussi forts que simples ce que tout lecteur ressent quand la lecture ou la méditation du poème n’est plus affaire de culture, ou d’étude, mais devient soudain ce que celui-ci fut pour Newman, grâce d’expérience anticipatrice de sa propre mort et du face à face avec Dieu. En ce sens, cette page est peut-être la plus importante de toutes celles réunies ici[8]

            La dernière contribution, « Newman, phare de Hopkins dans la tempête », de Frédéric Libaud et Jean-Jacques Chardin, concerne moins directement le Songe, puisqu’elle est consacrée à la relation entre Newman et Gerard Manley Hopkins. Mais, dans le contexte de ce dossier, le Newman accompagnateur et père spirituel qu’elle nous révèle a sa place pour nous rappeler que Newman, l’homme du « moi-même et mon Créateur » dans la mort comme dans  la vie fut non moins, et pour cela même, un grand pasteur d’âmes. 

            Il reste à espérer que ce dossier de revue se transforme rapidement en ouvrage, si possible avec le texte anglais en regard de la traduction et, pourquoi pas, une étude sur le Gerontius d’Elgar ou, à défaut, une présentation de celles qui existent sur cette grande interprétation musicale et créatrice du texte newmanien.

Didier RANCE

Louis BOUYER, Saint Philippe Néri. Un Socrate romain. Paris, Ad Solem, 2015, 110 p. ISBN 978-2-37298-004-3. Prix : 15 €. (Réédition)

Le lecteur ne doit pas chercher dans ce petit livre de Louis Bouyer une biographie historique du fondateur de la congrégation de l’Oratoire, dont Newman fonda une maison en Angleterre. Car le propos de cet ouvrage, réédité par les Éditions Ad Solem à l’occasion du cinquième centenaire de la naissance du saint florentin (1515-2015), est d’être une évocation vivante de cette figure hors du commun. C’est dans les rues de Rome que Louis Bouyer nous fait rencontrer Philippe au milieu d’une troupe bruyante et joyeuse de jeunes gens et il nous amène avec cette troupe à la découverte de ce personnage original qui fut, comme le montre L. Bouyer, un nouveau Socrate qui s’attacha des gens très divers ; un Florentin de naissance mais romain jusqu’au bout des doigts (il est d’ailleurs honoré comme le « second Apôtre de Rome ») ; un amoureux de la solitude et pourtant fondateur d’une congrégation où la vie commune tient la place première ; un contemplatif passant les nuits dans les catacombes romaines et à la fois un esprit facétieux.  

Si le sujet du livre est atypique et se dérobe toujours à celui qui veut l’approcher, il faut reconnaître que l’auteur ne l’est pas moins et en lisant certaines pages sur saint Philippe Néri – et particulièrement la conclusion de l’ouvrage –, nous découvrons pourquoi ce saint du XVIe siècle romain a été cher au Père Louis Bouyer, prêtre de l’Oratoire de France du XXesiècle. 

L’épilogue de l’ouvrage de ce grand newmanien français aura, pour le lecteur qui s’intéresse à Newman, l’intérêt de connaître les circonstances de l’établissement de l’Oratoire en Angleterre par Newman, après avoir découvert comment M. de Bérulle a fondé sa propre congrégation (l’Oratoire de Jésus ou Oratoire de France) en prenant exemple de l’Oratoire de saint Philippe. 

Pour rétablir la vérité historique et canonique, il faut préciser que contrairement à la conception de L. Bouyer, il n’y a pas un Oratoire romain fondé par saint Philippe, duquel serait issu l’Oratoire de France fondé par Bérulle et l’Oratoire d’Angleterre fondé par Newman, mais deux congrégations distinctes : l’Oratoire de saint Philippe Neri auquel Newman a appartenu et l’Oratoire de France fondé par Bérulle auquel Bouyer a appartenu. Cette précision sur la filiation de l’Oratoire est soulignée dans une postface qui souligne que ces vingt dernières années ont vu le rétablissement de l’Oratoire de saint Philippe Neri en France, rétablissement dont le Père Bouyer a été le témoin avant sa mort en 2004.

Arnaud MANSUY co

Manuel ORIOL SALGADO (éd.), El asentimiento religioso. Razón y fe en J. H. Newman. Madrid, Ediciones Universidad San Dámaso, Collection Presencia y diálogo, 40 (2014), 210 p. ISBN 978-84-15027-65-2. 

            Cet ouvrage constitue les actes d’un colloque qui s’est tenu à l’Université Saint Damase de Madrid, les 11 et 12 avril 2013, sur le thème : « L’assentiment religieux. Raison et foi chez J. H. Newman ». La plupart des interventions ont pour auteurs des professeurs d’universités ibériques, et sont la preuve que l’Espagne compte bien rattraper le retard pris dans la traduction et l’étude des œuvres newmaniennes par rapport à la France, l’Allemagne, ou encore l’Italie. Le recueil regroupe sept contributions réparties en deux parties : philosophie et théologie. Il s’ouvre sur celle de Ian Ker, à propos de la réception de Newman comme philosophe, sujet qui ne recèle plus de secrets pour lui. Luca Tuninetti, de l’Université pontificale urbanienne, dans sa communication intitulée « L’épistémologie de Newman entre approches interniste et externiste », aborde le débat épistémologique contemporain en soulignant la fécondité philosophique de certaines distinctions newmaniennes. Manuel Oriol Salgado, l’éditeur de l’ouvrage, clôt la partie philosophique en exposant l’ouverture de la raison chez Newman. La part belle semble faite à la théologie puisque quatre contributions lui sont consacrées. Leur teneur rappelle que l’Année de la foi, promulguée par Benoît XVI, est à l’origine de ce colloque. Leurs auteurs, des Universités Saint Damase de Madrid (Leopoldo Prieto, Manuel Aroztegi et Javier Prades) et de Navarre (Víctor García Ruiz), traitent respectivement : « La revendication du christianisme comme religion surnaturelle chez Newman », « Newman et Joseph Ratzinger », « Newman et le récent magistère » et « La foi dans les Sermons paroissiaux : du titre à la possession ».

            Dans sa brève présentation du livre, Manuel Oriol rend hommage aux onze intervenants dont les communications n’ont pu être retenues pour la publication. Les insérer toutes n’aurait en effet pas permis d’obtenir ce petit recueil facile à manier, dont la couverture attire d’autant plus le regard qu’elle reproduit le portrait de J. E. Millais. La diversité des titres cités démontre l’intérêt grandissant pour Newman, dont les principales œuvres sont désormais accessibles en espagnol, mais également pour son influence sur les grands auteurs chrétiens, anglais et autres, qui l’ont suivi.

Pascale VINCETTE, M. Id.

John Henry Newman, La idea de una Universidad. Traducción editada de pasajes escogidos. Santiago, Pontificia Universidad Católica de Chile, 2014, 82 p. 

            Comme son titre l’indique, ce petit livre est la traduction d’un choix de textes extraits de L’Idée d’université définie et expliquée. Les discours de 1852. Certes, il existait déjà deux traductions en espagnol, ainsi qu’une traduction partielle, de ces neuf discours, mais l’éditeur explique dans une introduction le but spécifique de cette publication : mettre à la portée du lecteur un texte recueillant les principales idées newmaniennes sur l’enseignement supérieur, dans un style simple mais précis. Les traductrices, Paula Jullian et Ana María Neira, ont donc effectué une réduction d’un cinquième du texte, au détriment des idées « secondaires » et de la prose de l’auteur. La fin pédagogique poursuivie par l’Université pontificale catholique du Chili est encore illustrée par la vingtaine de pages de présentation. Le plus connu parmi leurs auteurs, Rodrigo Figueroa, vient de publier, aux éditions Monte Carmelo, un volume s’appuyant explicitement sur la doctrine de Newman, quoique son titre ne l’indique pas : No digas adíos a Dios. Razones para creer. Le souci de vulgariser la pensée de Newman se constate enfin dans le résumé de chaque discours proposé en tête des traductions, ainsi que dans les phrases reproduites en gras. Comme le recteur de l’Université catholique d’Irlande l’indiquait lui-même, « l’objectif du texte n’était pas de servir de pièce de musée, représentant un style particulier, mais de propager des idées qui seraient – et elles en ont fait leurs preuves – des clés du développement de l’éducation comme du catholicisme ». La question suivante semble alors légitime : pourrions-nous, devrions-nous envisager ce genre de publications pour les étudiants et professeurs de nos facultés de théologie, philosophie, lettres ou encore histoire ? 

Pascale VINCETTE, M. Id.

Keith BEAUMONT, Comprendre John Henry Newman, Vie et pensée d’un maître et témoin spirituel, Le Coudray-Macouard, Saint-Léger Éditions, 2015, 306 p. ISBN 978-2-36452-086-8. Prix 22 €.

Ce nouvel ouvrage ne fait pas double emploi avec Dieu intérieur : la théologie spirituelle de John Henry Newman, l’ouvrage du même auteur sur Newman maître de vie spirituelle et pasteur d’âmes publié récemment aux éditions Ad Solem et recensé dans ce même numéro des Études Newmaniennes.  Il constitue plutôt d’une part un Portrait de John Henry Newman, de l’autred’un essai sur Du bon usage de John Henry Newman

De quelle vie John Henry Newman fut-il le nom ? La réponse proposée par l’introduction donne un peu le tournis : celle d’un penseur, d’un homme d’action dont la vie fut riche en événements, d’un pasteur et guide spirituel, d’un homme de prière, d’un écrivain, d’un témoin, d’un modèle proposé par les papes de notre temps, d’un saint reconnu par l’Église, d’un enseignant et, espère l’auteur, d’un futur Docteur de l’Église (le livre refermé, le lecteur ne pourra que partager cette espérance). La biographie du premier chapitre propose un début d’ordonnancement dans cette impressionnante nomenclature. Le lecteur comprend que si aujourd’hui c’est surtout la pensée et l’enseignement de Newman qui méritent notre attention, dans la réalité Newman est le plus souvent allé de la vie à l’œuvre, de l’action (ou de la réaction) à la réflexion, ce qui explique sans doute largement la richesse de celle-ci et pourquoi elle nous touche autant. L’œuvre abondante de Newman ne doit pas nous tromper : s’il passa une partie non négligeable de sa vie à son écritoire (et une fois jusqu’à vingt-deux heures d’affilée, à plus de soixante ans, quand il s’agissait d’écrire son Apologia pro vita sua), Newman fut non moins un homme de rencontres, avec Dieu dans la prière, l’oraison et la liturgie, et avec les autres, un homme d’amitiés, un homme de responsabilité (leadership d’un mouvement qui changea la face d’une Église, fondation d’une congrégation et d’une université, directions spirituelles, etc.). Son œuvre est comme habitée par sa présence, par toutes ces présences, qualité qui n’est pas fréquente chez les écrivains et qui donne au lecteur l’impression (justifiée) que l’homme pointe sans cesse à travers l’œuvre. 

Keith Beaumont double en quelque sorte cette biographie de Newman par le chapitre qui suit, consacré à son expérience spirituelle et qu’il aurait pu tout autant appeler Histoire de Dieu dans la vie de Newman, et tout autant Histoire de Newman en Dieu. Ici aussi la présence est le maître-mot de cette expérience, sur laquelle de célèbres aphorismes jettent une lumière éclatante, mais qui fut surtout vécu dans la fidélité quotidienne. Les chapitres sur le Mouvement d’Oxford et le sens de la « conversion » de Newman au catholicisme, vécue comme achèvement voire comme accomplissement montrent comment cet homme de fidélité fut à sa façon un outsider. 

Les chapitres suivants développent quelques-unes des dimensions de John Henry Newman énumérées dans l’introduction : le prédicateur, le fondateur de l’Oratoire en Angleterre, l’éducateur, le polémiste et auteur satirique, le guide et directeur spirituel. Celui sur les genres littéraires de Newman, maître de la prose anglaise (et auteur de deux poèmes importants, The Pillar of the Cloud et The Dream of Gerontius), est particulièrement important pour le lecteur français, et de même pour les traducteurs. Le style de Newman est tellement anglais, son humour, envers les autres et non moins envers lui-même, si caractéristique et si subtil (à la différence de l’ironie aux gros sabots) qu’il peut conduire à de bien fâcheux contresens. Newman excelle ainsi dans le retournement de positions qu’il combat à partir des arguments même de ses adversaires (ainsi sur la « tradition » protestante d’anticatholicisme à propos de l’importance attribuée par celui-ci à… la tradition), et n’hésite pas à créer des personnages de fiction pour rendre plus vivant une réfutation. La subtilité de Newman est parfois telle qu’elle frise l’ambiguïté, ainsi sur l’idéal du gentleman.

Les quatre chapitres suivants présentent autant de thèmes newmaniens : sa conception de la foi, l’idée du développement, sa conception de la conscience, cette dernière et le pape. Newman y déploie ses qualités de « magicien du verbe » au service de la vérité, dénouant les oppositions faciles, trop facile, du genre catholicisme/autorité vs protestantisme/jugement personnel, tout en développement la dimension polaire du réel à laquelle Newman est fort sensible (l’auteur parle à ce sujet de « tensile unité » p. 278[9] et, plus correct en français de « tension-unité » vingt pages plus loin).

Les deux derniers chapitres sont consacrés à la réception de Newman en France, lors du Concile Vatican II et dans la pensée chrétienne contemporaine. Dieu intérieur : la théologie spirituelle de John Henry Newman, du même auteur, peut être lu, médité et utilisé comme un traité de spiritualité chrétienne ad mentem Newmani ; ces chapitres conclusifs, mis dans la perspective développée par Michael Buckley (Origins of Modern Atheism, p. 28-29) selon laquelle Newman, étant le seul à son époque (avec Nietzsche, mais d’un point de vue tout différent) à comprendre que le  nihilisme va devenir l’horizon de référence de peuples entiers, permet de le combattre aujourd’hui jusque dans ses racines, font de ce Comprendre John Henry Newman. Vie et pensée d’un maître et témoin spirituel un manuel de discernement.

Didier RANCE


[1] Cf. The Oxford Movement in Context. Anglican High Churchmanship, 1760-1857, Cambridge University Press, 1994. 

[2] Dans une notice nécrologique de 1890. Church était le doyen de la Cathédrale Saint-Paul à Londres. 

[3] John Henry Newman. A Biography, Oxford University Press, 1988.

[4] Avec seize étudiants. Il y aura 106 inscriptions de 1854 à 1859. Le chiffre peut paraître dérisoire, mais à la même époque l’Université de Bâle, pourtant pluriséculaire, ne compte que 160 étudiants. 

[5] Apport couronné par la Constitution apostolique de Jean-Paul II sur l’Université catholique (1990), dans laquelle Newman est cité à trois reprises. Shrimpton note avec raison que ces références valent au-delà des universités catholiques, pour tout établissement supérieur soucieux de voir dans ses étudiants d’abord des personnes et de leur offrir un enseignement intégré dans une vision plus vaste et orienté sur la vérité.

[6] Apologia pro vita sua, Ad Solem, 2003, p. 515.

[7] « Il faut donc espérer qu’il (Le Songe de Gérontius) inspirera bientôt une huitième traduction française qui lui rendra plus complètement justice et lui permettra enfin de sortir de son purgatoire littéraire ». Cf. Michel Durand, « Les traductions françaises de The Dream of Gerontius », Études Newmaniennes, 13, 1997, p. 198. 

[8]   Cette contribution offre de saisissantes consonances avec un autre dossier du même numéro de Nunc, consacré à Armel Guerne, figure de poète spirituel du XXe siècle, et particulièrement à son Jours de l’Apocalypse, autre plongée dans le mystère de la mort, de la vie et des fins dernières sous le regard de Dieu.

[9] Ô honte ! Il faut lire, bien entendu, « tensile unity ». On aurait pu signaler aussi le lapsus (p. 88) dans les dates assignées au « Protectorat » d’Oliver Cromwell : il faut lire, bien entendu, 1653-1658, et non 1553-1558 ! [NDLR]

Association Francophone des Amis de Newman