NEWMAN ET MANNING Jacqueline CLAIS-GIRARD

Études newmaniennes n° 28 (2012)

Le XIXe siècle voit la renaissance du catholicisme en Angleterre : 

            1829 : L’acte d’émancipation – promis au moment de l’Acte d’Union – abroge les discriminations à l’encontre des catholiques.

1845-9: la grande famine en Irlande entraîne une émigration massive, en particulier vers l’Angleterre : un million de catholiques irlandais viennent s’ajouter aux quelques familles nobles qui ont gardé leur foi. 

            Enfin en 1850 l’Angleterre, jusque-là terre de mission administrée par des Vicaires Apostoliques, est placée sous l’autorité d’un cardinal-archevêque Nicholas Wiseman.  

            À ce moment précis la religion catholique, jusque-là méprisée et vilipendée, reçoit l’apport de conversions prestigieuses. Deux éminents pasteurs anglicans, John Henry Newman, fellow d’Oriel, professeur à l’Université d’Oxford, et Henry Edward Manning, fellow de Merton, archidiacre de Chichester, se convertissent, deux conversions qui vont en entraîner beaucoup d’autres. 

            À leur époque et encore aujourd’hui, Newman et Manning, ces deux grandes figures du catholicisme anglais, sont sans cesse opposés alors qu’ils étaient complémentaires et répondaient, par leurs différences mêmes, aux besoins de l’Église renaissante :

Manning was strong on grounds where Newman never chose to challenge him : Manning’s anticipation of modern democracy, his urgent apostolic sense of the plight of the industrial proletariat would have found Newman only remotely sympathetic ; he had always been protected by the quadrangles.[1]

Meriol Trevor résume ainsi cette différence : « He (Manning) showed his best side in his social work, it was the intellectual situation he did not understand »[2], une assertion qu’il serait évidemment tout aussi facile de retourner.

            Dressant le portrait de deux grands évêques du IVe siècle, saint Grégoire de Nazianze et saint Basile, Newman a écrit :

Le contraste de leur caractère, après en avoir fait des amis intimes, devait dans la suite les séparer […] – Grégoire l’affectueux, le tendre de cœur, l’homme aux affections vives et profondes, l’orateur exquis et éloquent ; Basile, l’homme des fermes résolutions et des rudes œuvres, le sublime conducteur du troupeau du Christ, l’actif ouvrier dans le champ de la politique ecclésiastique… tous deux avaient une âme « sensitive » (sensitive), tous deux étaient saints.[3]

Ce portrait croisé pourrait bien s’appliquer à nos deux grands hommes ; auteur de nombreux livres, Newman estl’homme de cabinet, le penseur, le Père de Vatican II : « [He] belongs to the great teachers of the Church », a dit le futur pape Benoît XVI dans une conférence de 1990, et il est question d’en faire un Docteur de l’Église. Dans l’Église catholique, comme dans l’Église anglicane, il s’est consacré à l’étudeManning, au contraire, est un homme d’action qui, dès sa conversion, partage son temps entre Rome où il étudie, et Londres où il reprend ses anciennes activités pastorales pour le compte de Wiseman, en attendant qu’on lui attribue une paroisse.  Un penseur et un homme d’action, exactement ce dont l’Église catholique allait avoir besoin : les choses ne furent pas aussi simples.

            Nés au début du siècle, Newman en 1801 et Manning en 1808, ils sont contemporains, tous les deux sont de famille bourgeoise même s’ils ont dû, très tôt, faire face à la ruine de leur père. Tous les deux ont été fellows d’Oxford. Tous les deux ont donc été ordonnés, condition nécessaire (ou du moins l’intention de la remplir) pour être élu fellow. Tous les deux ont connu une ascension rapide et parallèle mais dans des sphères complètement différentes. 

            Newman va rester à Oxford : vicaire de St Clement’s en 1824, professeur en 1826, il est nommé à 27 ans curé de St Mary’s, l’église officielle de l’Université. Après un voyage en Sicile où il est confronté à la mort, il se lance en 1833 dans le Mouvement d’Oxford, une tentative pour trouver une « voie moyenne » entre le protestantisme et l’Église catholique romaine.[4] Du fait de son enseignement et de ses sermons – ses sermons paroissiaux ont un impact envoûtant – son influence est très grande ; dans les années 1838-1840, le credo d’Oxford est « Credo in Newmanum ». Sa retraite à Littlemore suivie de sa démission en 1843 vont ébranler le monde anglican :  

Thus the services of the greatest man of our times, the acutest and most laborious and most energetic of the sons of the English Church is lost to us, he retires into lay communion.[5]

Il est reçu dans l’Eglise catholique en octobre 1845.

            Bien différente est la carrière de Manning qui, au moment où débute le Mouvement d’Oxfordest le pasteur d’une minuscule paroisse dans le Sussex. Marié à 25 ans, veuf quatre ans plus tard, il entame en 1837 ce qu’il appellera « sa carrière historique » ; il s’engage dans le mouvement pour l’éducation des enfants, dans la formation des prêtres, l’envoi de missionnaires dans les colonies, etc… Malgré ses tendances Haute Église, il est très vite remarqué et promu doyen rural puis archidiacre en 1840. « One of the most practically efficient and energetic men I have ever known », dit de lui John Sterling, un ami de Carlyle.[6] « Un des trois hommes sur lesquels il faudra compter »[7], selon l’évêque d’Exeter, qui cite également Gladstone dans l’État, et James Hope au barreau. 

            Ses rapports avec Newman sont distants mais bons – son beau-frère Henry Wilberforce est un disciple de Newman. Manning a tout de suite accepté de distribuer les tracts du Mouvement d’Oxford dans son diocèse, et consulte souvent Newman pour diriger les âmes tentées par le catholicisme. Ils sont sur la même ligne mais il n’est pas un inconditionnel : en 1842 il écrit à Gladstone qu’il est « tout à fait d’accord avec Newman sur certains points, sur d’autres partiellement, et sur d’autres encore pas du tout. »[8] La démission de Newman le touche pourtant au vif : « cela ne m’ébranle pas, écrit-il à Gladstone, mais c’est comme une blessure qu’on ressent au plus profond de soi. »[9]Il voit cette démission comme une défection et attaque violemment l’Église de Rome dans le sermon qu’il prononce le 5 novembre à St Mary’s, l’église que Newman vient de quitter. Il est pourtant l’un des quelques amis à qui Newman écrira pour annoncer sa conversion.  

            Alors qu’il n’a jusque-là été qu’« un témoin du dehors», on compte déjà sur lui pour remplacer Newman. « Of all the men we have in the Church of England Manning is the one to take the lead », écrit Gladstone à sa femme; « he has not exactly Newman’s peculiar gifts, but he has one which for a long time […] I have not been able to find in Newman or his immediate friends – namely wisdom. »[10] « Credo in Newmanum » devient « safe as Manning ». 

            Mais l’histoire se répète : le dilemme que Newman a vécu de 1839 à 1845 trouve sa réplique dans le « lustrum afflictionis » que connaît Manning, confronté à partir de 1846 à une évolution qu’il sent irréversible. Il n’a pas pu réfuter l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne de Newman comme Gladstone le pressait de le faire, et le tollé provoqué par le rétablissement de la hiérarchie catholique dans le pays, alors que l’Église anglicane a accepté sans sourciller la nomination d’un évêque jugé hérétique, la création d’un évêché à Jérusalem ou encore la négation de la régénération baptismale, tout cela va précipiter sa décision : il démissionne en novembre 1850 et est reçu quelques mois plus tard dans l’Église catholique. « C’est comme s’il avait assassiné ma mère »[11], dit alors Gladstone qui lui retire son amitié.

Les années catholiques 1846-1865

            À 45 ans voilà Newman étudiant à Rome. Il aimerait fonder une école de théologie ou une congrégation qui aurait un apostolat de type intellectuel mais son Essai sur le développement suscite de sérieuses réserves chez les théologiens romains et il abandonne l’idée de poursuivre les travaux qui l’avaient occupé ces dernières années. Il pense alors aux dominicains puis aux jésuites et enfin à saint Philippe Neri, un saint qui aime l’étude et la solitude. Les communautés oratoriennes sont relativement petites, chaleureuses, indépendantes et, semblables en cela aux collèges d’Oxford, elles permettent de conjuguer activité pastorale et intellectuelle. En février 1848 il crée à Birmingham l’Oratoire – « un cadre qui », écrit E. E. Reynolds, « convient parfaitement à son génie et au travail que lui seul pouvait accomplir »[12], il y passera le reste de ses jours. 

            Au printemps de 1850 il donne, à la demande de Wiseman, une série de douze conférences sur l’anglicanisme : Certain Difficulties Felt by Anglicans in Catholic Teaching. Le moment est particulièrement opportun : en mars, une cour laïque a cassé un jugement rendu par un tribunal ecclésiastique, et de hauts dignitaires anglicans dont Manning et Robert Wilberforce et des laïcs de premier plan comme Gladstone et Hope se sont élevés publiquement contre une décision qu’ils jugent désastreuse du point de vue spirituel. Chef d’œuvre de la dialectique et de l’ironie newmaniennes, ces conférences sont une mordante critique de l’anglicanisme, de son inconsistance doctrinale et un appel – pour ceux qui hésitent encore – à rejoindre sans tarder l’Église catholiqueCinq des treize signataires de la protestation des éminents anglicans, qu’on vient d’évoquer, vont faire le saut. 

            En février 1851 Newman salue l’initiative de laïcs décidés à donner des conférences publiques en réponse aux manifestations qui ont accompagné le rétablissement de la hiérarchie ; le projet n’ayant pas abouti, il va lui-même s’attaquer à l’idéologie protestante selon laquelle un catholique ne saurait être vraiment anglais. À l’été il donne à Birmingham une série de conférences populaires intitulées Present Position of Catholics in England pour dénoncer l’anticatholicisme, les traditions fausses sur lesquelles il se fonde, et expliquer aux catholiques comment ils peuvent et doivent répondre ; ce sera un grand succès, une retentissante opération de relations publiques.

Former les laïcs à défendre leur foi, à montrer le vrai visage du catholicisme, voilà un beau défi à relever pour Newman. Justement Mgr Cullen, le primat d’Irlande, vient lui faire une proposition qui va susciter en lui un immense espoir : il lui propose le poste de recteur de la future Université catholique d’Irlande à Dublin dont les avantages, selon les évêques anglais, seront incalculables. Flatté, Newman accepte et propose aussitôt le poste de vice-recteur à Manning, qui vient d’être ordonné, mais doit partir à l’automne étudier à Rome.  

            Newman se prend alors à rêver d’une université catholique pour le monde anglophone tout entier ; les évêques irlandais, qui n’ont eux-mêmes reçu aucune formation universitaire, envisagent plutôt une sorte de séminaire, et ne laissent guère de latitude à Newman. Au bout de sept anslassé des voyages entre Birmingham et Dublin et des atermoiements de Cullen, miné par le procès Achilli et inquiet des dissensions au sein de l’Oratoire, Newman démissionne. À cette expérience malheureuse on doit quand même deux chefs-d’œuvre : un chef-d’œuvre architecturall’église de St Stephens Green, payée de ses deniers, et un chef-d’œuvre littéraireThe Idea of a University, quirassemble les écrits et les conférences de Newman sur l’enseignement universitaire. 

            De retour à Birmingham, Newman se tourne vers un nouveau projet éducatif et crée en 1859 l’équivalent catholique d’une public school. Sous la direction du P. Ambrose St John, le collège de l’Oratoire sera, après des débuts difficiles, une grande réussite : c’est dans ce collège que le jeune Henry Fitzalan Howard, qui vient de succéder à son père comme duc de Norfolk, sera éduqué. 

Il prend ensuite la direction d’une revue catholique, le Rambler, dont les idées trop « libérales » déplaisent aux autorités ; malheureusement un de ses articles est dénoncé à Rome par un évêque et le voilà suspecté d’hérésie pour de nombreuses années. Cette longue série d’échecs lui donne l’impression que ces dernières années ont été gâchées. Très déprimé, Newman se plaint du comportement de l’archevêque Wiseman à son égard ; lors de ses premiers mois dans l’Église catholique, à Oscott, beaucoup le regardaient, dit-il, comme

some wild incomprehensible beast, caught by the hunter, and a spectacle for Dr Wiseman to exhibit to strangers, as being himself the hunter who captured it![13]

Il rend Wiseman responsable également de l’échec de plusieurs de ses projets. Faire porter la responsabilité de ces échecs sur le seul archevêque de Westminster est évidemment injuste, même s’il est vrai que celui-ci, surchargé de travail et affaibli depuis des années par la maladie, lui a manqué à plusieurs reprises. 

            L’espèce de disgrâce dans laquelle Newman vit depuis trop longtemps va prendre fin avec la parution en 1864 de l’Apologia pro vita sua. Accusé de duplicité par Charles Kingsley, il publie une « histoire de [ses] opinions religieuses » qui lui vaut réhabilitation chez les anglicans – il retrouve ses amis d’autrefois – et les félicitations d’une partie des catholiques… Une partie seulement, car, du fait de divergences sur le pouvoir temporel du pape et la question d’Oxford, il n’a pu s’empêcher d’évoquer 

a violent ultra party which exalts opinions into dogmas and has it principally at heart to destroy every school of thought but its own.[14]

Dans ce « parti ultra violent » il range d’anciens disciples, Ward, Faber… et Manning.  Aux déconvenues de l’un s’oppose en effet l’apparente réussite de l’autre qui, depuis son retour à Londres, s’est imposé comme l’homme de confiance du cardinal, celui à qui il confie les missions les plus délicates. 

Quand Newman est rentré de Rome en avril 1854, la Guerre de Crimée venait de débuter. Moins de 3 ans après les émeutes qui ont suivi le rétablissement de la hiérarchie, il a saisi l’occasion pour faire entrer les catholiques dans la vie nationale : chargé par l’archevêque de négocier avec le gouvernement où il compte des amis proches, il obtient l’envoi sur les champs de bataille d’aumôniers catholiques pour les soldats dont beaucoup sont irlandais et d’infirmières laïques au nombre desquelles Florence Nightingale mais aussi, et surtout, d’infirmières religieuses. La guerre finie, il continue à négocier l’octroi de subventions pour les orphelinats catholiques – il y a beaucoup d’orphelins irlandais – et les maisons de redressement – beaucoup de jeunes délinquants sont irlandais –, et entame une longue et difficile bataille pour la protection des enfants catholiques dans les hospices protestants – une bataille qui ne prendra fin qu’en 1886, quelque trente ans plus tard.

            À Londres même tout est à faire : il n’y a pas assez d’écoles, ni d’églises, pas assez de prêtres, et très peu de moyens… et les religieux, que Wiseman a fait venir en nombre, excipent, les uns après les autres, de leurs règles pour ne pas lui venir en aide. Manning comprend l’urgence et met ses talents au service du diocèse.

Pour répondre au désir de l’archevêque d’avoir des prêtres disponibles pour suppléer le clergé diocésain, il fonde fin 1857 les Oblats de St Charles de Westminster, une communauté de prêtres séculiers chargés d’entreprendre toute mission qui pourrait leur être confiée. Églises, écoles et couvents vont fleurir dans le quartier alors déshérité de Bayswater, les communions et conversions se multiplier. Un tel succès, semblable à celui rencontré par l’Oratoire de King William Street fondé par Faber en 1849, suscite inévitablement l’hostilité des protestants mais aussi beaucoup de jalousie de la part du chapitre de Westminster, dont Manning a été nommé prévôt. En février 1860, Wiseman doit écrire à Rome pour défendre celui qu’on soupçonne de gouverner le diocèse à sa place et vanter le travail qu’il a accompli[15]. En réponse à cette lettre Manning est fait protonotaire apostolique et portera désormais le titre de monsignor, un titre honorifique accordé par le pape aux prélats non-évêques à la demande de l’évêque local.

            Pour faire contrepoids au libéralisme du Rambler, Wiseman décida en 1861 de relancer la Dublin Review qu’il confie à W. G. Ward. Newman refusa d’y participer, prétextant qu’il ne pouvait écrire dans l’une sans écrire dans l’autre. Manning y publia en 1863 un long article sur « l’Œuvre et les Besoins de l’Église Catholique en Angleterre » insistant entre autres choses sur la nécessité d’ouvrir des séminaires pour « élever le niveau du clergé séculier » et de créer un enseignement supérieur catholique pour que les laïcs puissent affronter le monde moderne « intellect contre intellect, culture contre culture, science contre science » et se faire admettre par la société anglaise. 

            À la demande de Wiseman, il a créé dans ce but l’Académie de la Religion Catholique, un cercle d’études où laïcs et ecclésiastiques peuvent débattre de sujets d’actualité ; de peur que l’archevêque n’y évoque le pouvoir temporel Newman décida également de ne pas y participer.[16]. C’est en effet l’une des questions qui divisent les catholiques anglais, de même que l’infaillibilité pontificale ou l’enseignement supérieur ; le pape et la Propagande voudraient en Angleterre une université catholique sur le modèle de Louvain et se montrent très hostiles à l’éducation mixte, comme Newman d’ailleurs l’était encore en 1858 :          

As things are, a residence in Oxford would be found to weaken their faith in Catholicism. In consequence, if many Catholics went there, a movement is sure to take place for obtaining Catholic halls or colleges. There are parties, who are aiming at this, I am sure, though I do not sympathize with them from my great dislike of mixed education.[17]

Mais c’est un sujet sur lequel il a changé d’idée car il caresse désormais l’idée d’une mission catholique à Oxford et va rendre Manning seul responsable de l’échec de ses projets.          

            Au moment où Newman retrouve la faveur du grand public, les divergences entre catholiques éclatent donc au grand jour, obligeant chacun à choisir son camp. Ces divergences n’avaient rien d’insurmontable mais Newman avait tendance à voir les conflits en termes personnels et Manning à se montrer inflexible quand il s’agissait de mener à bien la politique qu’il avait décidée. Ni l’entourage ni la presse n’allaient beaucoup aider. En novembre 1864, le Daily News écrit :

The best features, moral and intellectual, of Roman Catholicism have their fitting representative in Dr Newman; and it is a matter for hearty congratulations that it should have fallen to him to form the minds of the Roman Catholic youth of England, rather than to any member of that school which finds a leader in Dr Manning, and an organ in the Dublin Review.[18]

Pourtant à la mort de Wiseman en 1865, c’est Manning que le pape, à la surprise générale, nomme archevêque de Westminster, contre l’avis de la Propagande, du Chapitre, des évêques, et du gouvernement britannique. 

            « There is a great idea that Manning will succeed Wiseman, that I can’t believe », avait écrit Newman à Pusey.[19] C’était en effet une éventualité à première vue fort peu probable que de nommer archevêque un converti, un homme qui avait été marié, enfin un prélat qui n’était pas même évêque. Newman en fut sidéré :

Manning’s rise is marvellous – in fourteen years a Protestant Archdeacon is made Catholic Archbishop of Westminster, with the whole body of old Catholics, Bishops and all, under him.[20]

Si le pape avait tranché en faveur de Manning malgré la défiance qu’il suscitait, c’est parce qu’il le connaissait personnellement et savait aussi combien Wiseman l’appréciait. La tâche qui l’attendait était en effet redoutable : il fallait non seulement intégrer les catholiques dans la nation mais faire, avec quelques familles nobles restées fidèles à leur foi, quelques milliers d’universitaires convertis et un million d’immigrants irlandais pauvres et illettrés, une seule et même communauté. Son éducation universitaire, son accès facile aux cercles de gouvernement et ses indéniables qualités personnelles de diplomate et de chef avaient joué en sa faveur. Se sachant peu fait pour un tel rôle, Newman n’est pas jaloux :

the office of a Bishop is not suited to me […]. I have not the talent, the energy, the resource, the spirit, the power of ruling necessary for the high office of a Bishop.[21]  

Mais il sait que ses priorités ne seront pas celles sur lesquelles Manning va mettre l’accent et, s’il ne renonce pas à faire entendre sa différence, il envisage désormais de se tenir à l’écart. Il est évident que la tâche de l’archevêque eût été plus facile si les deux hommes avaient pu travailler de concert, mais cela ne devait pas être : toutes les tentatives de réconciliation faites par Manning ou ses envoyés échouèrent, Newman n’avait plus confiance.

L’épiscopat de Manning 1865-1892

            À partir de 1865, leurs vies furent de ce fait aussi différentes que possible : l’une très exposée, l’autre très protégée. Dans son petit nid de Birmingham d’où il ne s’éloigne qu’à regret, Newman va s’occuper de l’Oratoire, de sa vaste correspondance – où il est beaucoup question de direction spirituelle –, de la republication de ses œuvres, et de sa future biographie. Au beau milieu de ses amertumes et des efforts que lui coûte la préparation de son ouvrage La Grammaire de l’assentiment, il se délasse en écrivant une méditation sur l’éternité : Le songe de Gérontius est « le plus beau et le plus considérable de ses poèmes », dit Thureau-Dangin. Vers la fin de sa vie Newman devait dire à l’évêque de Birmingham : « I have been indoors all my life, whilst you have battled for the Church in the world ».[22] Ne serait-ce pas là la différence essentielle entre sa carrière catholique et celle de Manning ?

Car le diocèse dont le nouvel archevêque a hérité c’est encore le Londres « hérétique, schismatique, dépravé, ignorant et profane »[23] revendiqué par Wiseman en 1850. Manning va y poursuivre l’œuvre commencée sous sa direction[24] : faire du million d’ Irlandais – qui sont l’avenir du catholicisme britannique – des citoyens respectables, en privilégiant l’éducation des enfants et la formation des prêtres qui devront s’en occuper, tout en veillant parallèlement à ce que ces efforts ne soient pas réduits à néant par l’intempérance.                   

Sans connaître les projets de Manning – leurs relations sont au plus bas – Newman se doutait qu’ils ne seraient pas ceux qui lui tenaient à cœur. Le jour de sa consécration, il s’en est ouvert à un ami, évoquant leurs différences d’opinion à propos de l’éducation, et la difficulté qu’il y avait à susciter de l’intérêt pour autre chose que ce qu’il appelle « les objets immédiats »  à savoir, les pauvres et la formation des prêtres.

He [Newman] talked about Manning and about his own position, and his differences of views about education. He thought Manning had certainly plans, but no one knew what they were; it was clear, however, that Newman did not much expect them to be what he would lay most stress upon. He spoke of the difficulty of getting interest or money for anything but immediate objects: the poor, or the training of priests; while literature, and higher education, and the education of the laity, no one cared much about or thought worth efforts.[25]

Disons tout de suite qu’en ce qui concerne l’éducation des enfants, les laïcs influents furent de puissants alliés, ils lui apportèrent une aide si considérable qu’en quatorze ans la bataille fut gagnée : en 1879 tous les enfants pauvres du diocèse pouvaient être scolarisés. Ils soutiendront également toutes les tentatives de l’archevêque pour défendre l’enseignement catholique, et plus largement confessionnel, lorsque l’État ouvrira avec des moyens bien supérieurs ses propres écoles. 

La lutte contre l’intempérance en revanche divisa les catholiques, car Manning, horrifié par les ravages de l’alcoolisme, ne se  contenta pas d’appeler les Irlandais à la sobriété pour la St Patrick, il joignit bientôt ses efforts à ceux d’un groupe de pression non-conformiste (la UKA) pour obtenir du Parlement une législation plus restrictive, enrôla les catholiques dans la Ligue de la Croix – une organisation sur le modèle de la protestante Armée du Salut – et s’en prit dans la presse au gouvernement coupable de s’enrichir avec les taxes sur l’alcool, une action qui, on s’en doute, suscita l’hostilité des capitalistes (le Drink Trade) mais aussi l’incompréhension d’une partie de son clergé qui l’accusait de rabaisser sa fonction avec ses défilés et ses manifestations.

Le fait que Manning ait choisi de s’occuper de « l’occupation irlandaise en Angleterre » l’amena évidemment à traiter de l’agitation entretenue par les nationalistes – les Fenians – des deux côtés de la mer d’Irlande. Pour condamner la violence et défendre l’autorité, il se rapprocha de l’archevêque de Dublin, et pour essayer de résoudre les problèmes religieux et économiques, il se rapprocha des Premiers Ministres britanniques. Le désétablissement de l’Église anglicane en Irlande et la réforme progressive des lois agraires furent les fruits de cette collaboration ; l’intransigeance des évêques irlandais fit par contre capoter en 1874 les projets de Gladstone pour l’université catholique comme elle avait fait capoter ceux de Disraeli sept ans plus tôt.         

            C’est peu de dire que le pouvoir temporel et l’infaillibilité pontificale n’étaient pas populaires en Angleterre : la classe politique en général et les aristocrates en particulier soutenaient l’unité italienne. Garibaldi, le héros de la révolution, l’ennemi acharné de la papauté, avait été reçu avec tous les honneurs lors de sa visite en Angleterre en 1864. Manning avait alors rappelé que l’accueil fait à celui qui avait juré de chasser définitivement de Rome le Souverain Pontife était une insulte au peuple irlandais, mais aussi un encouragement aux nationalistes – aux Fenians donc – que le gouvernement combattait pourtant. Devenu archevêque, Manning avait fait de son mieux, on l’a vu, pour contrer leurs velléités séparatistes, et la guerre de 1870 allait régler pour longtemps la question du pouvoir temporel. Restait l’infaillibilité pontificale. Peu favorable à une définition de cette infaillibilité, Newman n’a pas accepté l’invitation de Mgr Dupanloup au concile du Vatican ; l’archevêque de Westminster va au contraire y jouer un rôle considérable. Favorable à cette définition, il se montre aussi efficace hors séance qu’en séance, où ses discours font grand effet, et il veille aux dangers du dehors, en écartant le risque d’une intervention diplomatique soutenue par Lord Acton, un proche de Gladstone : relevé par le pape de l’obligation du secret, Manning tient en effet le ministre des Affaires Étrangères britannique régulièrement informé des délibérations du concile. 

Le dogme fut proclamé en juillet 1870, en septembre la guerre éclatait et Rome était envahie. Au moment où la puissance de la papauté était exaltée, le pouvoir temporel du pape était détruit. Dans leur immense majorité les catholiques saluèrent « l’heureuse sagesse » de la définition du dogme ; en Angleterre, seuls quelques anti-opportunistes fanatiques ne désarmaient pas et tentèrent sans grand succès d’apporter le soutien de l’opinion anglaise à la politique antireligieuse de Bismarck. Battu au Parlement à cause des évêques irlandais, et aux élections en partie à cause du Drink Trade, Gladstone s’est mis en congé de son parti ; il se lance alors dans la polémique et publie en 1874 un pamphlet vengeur : Les Décrets du Vatican et le loyalisme civil des catholiques, remontrance publique, causé selon Newman par l’extravagance de Manning. Chef de l’Église catholique en Angleterre, Manning doit réagir immédiatement : le jour où il reçoit le pamphlet, il envoie au Times une lettre qu’il conclut ainsi :

My desire and my duty as an Englishman, as a Catholic and as a pastor is to claim for my flock and myself a civil allegiance as pure, as true and as loyal as is rendered by the distinguished author of the pamphlet or by any subject of the British Empire.[26]

Une réponse plus détaillée suivra en 1875 après que les évêques eurent pointé les erreurs de Gladstone, mais Manning n’y fait pas la moindre allusion à la brillante diatribe de Newman qu’est la Lettre au duc de Norfolk – « another masterpiece of careful and courteous apologetic », dit Newsome[27] – sans doute parce que cinq ans auparavant, au moment du concile, avait paru dans la presse une lettre que Newman souhaitait « confidentielle », décrivant une nouvelle fois l’archevêque et ses affidés comme une « aggressive insolent faction ». Manning n’en défendit pas moins l’orthodoxie de Newman à Rome ; au cardinal Franchi qui avait demandé des corrections, il répondit :

I warmly implore your Eminence to take no public steps as regards Father Newman’s pamphlet, for the following reasons: the heart of Father Newman is as straight and Catholic as it ever was. His pamphlet has a most powerful influence over the non-Catholics of this country […]. The aforesaid Father has never, up to the present, so openly defended the prerogatives and infallible authority of the Roman Pontiff, though he has always believed and preached this truth.[28]

Le 15 mars 1875, vingt-cinq ans après Wiseman, Manning est fait cardinal, c’est le second cardinal anglais depuis la Réforme. À son retour en Angleterre, tous les catholiques, Newman y compris, s’empressent de féliciter le nouveau prince de l’Église. Les protestants eux-mêmes voient dans cette distinction « un témoignage flatteur rendu à leur pays ». Dans ce nouvel honneur Manning ne voit qu’une raison de manifester plus encore sa compassion pour les pauvres et les déshérités, de ne pas se borner aux questions religieuses mais de servir son Église en la faisant sortir de l’isolement où elle a été tenue, et donc de saisir toutes les occasions de s’associer aux entreprises philanthropiques voire économiques qui intéressent ses compatriotes.  Il a découvert que l’injustice et l’oppression qui caractérisaient les rapports entre l’Angleterre et l’Irlande se retrouvaient au sein de la société anglaise dans les rapports entre patrons et ouvriers. Le Reform Act de 1867 ayant laissé de côté les ouvriers non qualifiés, il ne leur restait plus qu’à s’associer s’ils voulaient être entendus, or ils n’en avaient pas le droit. Dénoncé par les évêques anglicans, le tout nouveau syndicat des ouvriers agricoles s’était tourné vers celui qui avait démontré son intérêt pour le peuple, celui dont l’Église était visiblement l’Église des pauvres. Manning accepta de prendre la parole à leur premier meeting à Londres pour défendre le droit d’association des travailleurs, puis il écrivit à Gladstone, alors Premier Ministre, pour lui suggérer de s’emparer du problème. Malgré les critiques qui furent nombreuses, il persévéra : à Leeds où il était allé prêcher la tempérance, il donna au Mechanics Institute une conférence populaire sur « les droits et la dignité du travail » où, après avoir affirmé que le travail ne peut jamais être une marchandise, il déclara sans ambages : « Whatever rights capital possesses, labour possesses ». C’est une critique en règle du laisser-faire qui prévaut en Angleterre et qui a contribué à détruire la vie domestique du peuple. Manning juge nécessaire l’intervention du Parlement dans la question du travail car, dit-il, on ne peut appliquer les principes de l’économie politique à la durée du travail : le but de la vie n’est pas de produire toujours plus au prix le plus bas, l’essentiel c’est la vie des hommes.

Désormais cardinal, il va prêter son nom et sa plume à toute sortes de campagnes, batailler dans la presse, siéger à d’innombrables comités, voire à des commissions royales sur l’habitat social ou sur l’éducation où on lui accorde la préséance sur le Premier Ministre, cousin de la Reine ; c’est un allié de poids contre le logement sordide, les loyers exorbitants, les salaires de misère, les trop longues journées de travail, la cruauté à l’égard des enfants… Il devient le champion du peuple en Angleterre, mais aussi en Amérique – où Mgr Gibbons se recommande de son exemple – et en Europe où l’on sollicite son avis… Mais il ne remonte pas pour autant dans l’estime des possédants – il n’y a pas en Angleterre de « gentilshommes sociaux » comme René de la Tour du Pin ou Albert de Mun, à l’origine de presque toutes les lois sociales de la IIIe République… Alors qu’il ne fait que pointer le danger de laisser les révolutionnaires prendre l’initiative et l’avantage qu’il y a pour l’Église à les guider, le cardinal est accusé de « socialisme », un terme on ne peut plus péjoratif car la Social Democratic Federation qui voit alors le jour s’inspire largement des idées de Karl Marx.

En 1878 Newman et Manning ont tous les deux été honorés : pour la première fois depuis plus de trente ans, Newman est retourné à Oxford où il a été nommé fellow honoraire de Trinity, et le nom de Manning a été prononcé pendant le conclave qui devait trouver un successeur à Pie IX. En 1879, à la satisfaction générale, Newman a été à son tour fait cardinal par le nouveau pape et Léon XIII a conféré à Ward l’ordre de St Grégoire en reconnaissance de l’œuvre accomplie à la tête de la Dublin Review et de son soutien sans faille au Saint-Siège. 

            Dans les années 1880 Manning n’apparait plus comme le champion parfois agressif de causes impopulaires ; à force de se mêler à la vie sociale, intellectuelle et politique de son pays, il a fini par modifier l’idée que ses compatriotes protestants s’étaient fait de lui. D’ailleurs les autres Églises n’en finissent pas de découvrir à sa suite le fossé qui les sépare des classes laborieuses. Il y a tout à coup comme un engouement pour la question sociale : en 1882, les anglicans créent la Church Army, sur le modèle de l’Armée du Salut ; en 1883, suite à l’enquête qu’ils ont menée et publiée dans le Daily News« The Bitter Cry of Outcast London », les congrégationalistes se mettent eux aussi à l’ouvrage, et en 1884 s’ouvrent, dans l’East End, les Toynbee Halls où s’installent de jeunes étudiants d’Oxford venus nouer des contacts avec la classe ouvrière. La reine elle-même s’est émue : en mars elle institue sous la présidence d’honneur du prince de Galles une Commission royale d’enquête sur l’habitat ouvrier composée de dix-sept personnalités – dont le cardinal – qui entendra quantité de témoins pendant plus d’un an. Du rapport final, dont Manning devait dire que, même édulcoré, il était « manifestement pâle de frayeur », sortit une nouvelle loi sur le logement ouvrier, mais le résultat le plus important fut sans doute la réforme de l’administration de la capitale       

            Entre-temps sous l’effet conjugué des différents mouvements révolutionnaires la situation en Angleterre était devenue explosive. Deux crises successives avaient rendu les ouvriers ombrageux : en 1886 et 1887, des défilés de chômeurs dégénérèrent en émeutes (Black Monday, Bloody Sunday). Le conflit social tant redouté semblant imminent, l’évêque de Londres et le cardinal furent recrutés par le comité d’aide aux chômeurs et Manning s’engagea dans une longue et violente polémique avec le Times sur l’économie politique. Dans son Église le cardinal est bien seul – on dit qu’il a perdu l’acuité de son jugement, on n’hésite pas à parler de sénilité – mais il a fait des émules en Amérique où la question sociale n’est pas sans diviser aussi l’épiscopat, et son influence à Rome est telle qu’il a pu éviter la condamnation des Chevaliers du Travail excommuniés par l’archevêque du Canada.[29] Avec Mgr Ketteler, évêque de Mayence, le cardinal Manning figure parmi les pionniers d’un catholicisme « social », né en Europe, qui va bientôt être reconnu par Rome. 

            Fin 1889 il est félicité par le pape pour avoir mis fin à la grève des dockers qui paralysait le port de Londres et qui, opposant le capital et le travail, le West End à l’East End, menaçait de causer une explosion sociale. L’évêque de Salford, pourtant Oblat de St Charles, ami et futur successeur de Manning, très hostile aux grévistes, garda un silence réprobateur mais Newman le complimenta. Dans cette médiation difficile Manning admet volontiers qu’il n’a pas été impartial :

the rich can take care of themselves and their underlings can help them ; but who can speak for the poor ?[30]

            En septembre de l’année suivante s’ouvre à Liège le 3e congrès social auquel Mgr Doutreloux a invité des personnalités étrangères. Trop âgé pour se déplacer, le cardinal envoie à Liège une lettre qui va susciter beaucoup d’émotion dans le monde et une diatribe de Mgr Freppel contre celui qui prétendait fixer et réviser publiquement les salaires. Accusé de socialisme, le cardinal ira encore plus loin dans une déclaration à la presse évoquant le pouvoir des mots : 

Quand on veut protéger par la loi le monde du travail on parle de socialisme […] je vais dire brièvement ce qui n’est pas du socialisme : « une législation juste et populaire établie par l’autorité légitime et répondant aux besoins sociaux de toute la communauté ».[31]

Le 15 mai 1891 Léon XIII publia Rerum Novarum, « un grand événement, certes, dans l’histoire des sociétés modernes », mais pour Manning « le couronnement et la justification de toute sa vie »[32] car beaucoup de ses convictions les plus chères y figurent. Sûr qu’il est de l’approbation du Saint-Siège, le cardinal peut désormais dédaigner les accusations que l’on porte contre lui. 

Conclusion

            Pour mesurer le chemin parcouru par l’Église catholique en Angleterre au cours de la seconde moitié du dix-neuvième siècle il n’est que de comparer les réactions de la presse et de la société à l’annonce de la disparition des deux cardinaux.

Commencé au milieu des quolibets et des émeutes populaires, l’épiscopat de Wiseman s’était achevé dans le respect et l’estime universelle…[33] Mais lorsque Newman disparait en août 1890 c’est dans la presse un concours de dithyrambes. Pour le Times, il est déjà canonisé :

whether Rome canonizes him or not he will be canonized in the thoughts of pious people of many creeds in England. The saint and the poet in him will survive.[34]

Et la Pall Mall Gazette fait chorus : 

[…] the Church of Rome loses one of its two great English cardinals, the literature of England loses one of its great masters and the world loses one of the chiefest of its saints.[35]         

Lors de la messe de Requiem qu’il présida à l’Oratoire de Brompton, le cardinal dira, après avoir évoqué la dette personnelle qu’il a envers lui, ce que l’Église catholique tout entière lui doit :

[We cannot forget that] we owe to him among other debts one singular achievement. No one who does not intend to be laughed at will henceforward say that the Catholic religion is fit only for weak intellects and unmanly brains. […] No living man has so changed the religious thought of England.[36]

            Dix-huit mois plus tard, Manning s’éteignait à son tour. Contrairement à Newman, il n’avait guère été populaire ni dans la presse ni dans l’aristocratie ni même dans le clergé – mais cet antagonisme était plus que compensé par la vénération que lui vouaient les classes populaires. L’imposant cérémonial de l’Église catholique, la présence des évêques, des représentants de la cour, de l’aristocratie, de la politique, tout cela fut, au grand étonnement de Gladstone, éclipsé par la ferveur de la foule massée tout le long du parcours que devait emprunter le cortège funéraire. Le Daily Telegraph n’écrivait-il pas après la grève des dockers :

c’est à travers des hommes comme celui-là que nous apprenons à regarder les catholiques avec d’autres yeux ; quand il s’agit de réformer la société nous sommes tous des catholiques au meilleur sens du terme et les ministres de l’Église romaine ne sont plus regardés comme des ennemis mais comme des amis de la société.[37]

Les deux cardinaux anglais n’avaient certes pas converti l’Angleterre mais chacun, avec son talent propre, avait contribué à redonner à l’Église catholique sa place dans la société anglaise.

Each made his distinctive contribution which enriched the life of the Church. Controversies and discords are inseparable from the human story but they lose much of their prominence when seen as part of the greater story of the advance of the Catholic Church in England during the 19th century.[38]



[1] Times Literary Supplement du 23 mai 1958.

[2] Meriol Trevor, The Pillar of the Cloud, 1962. 

[3] J. H. Newman, « Basil and Gregory », The Church of the Fathers, chap. 3, in Historical Sketches, II, p. 51. Traduction d’Henri Bremond, L’Inquiétude Religieuse, 1901p. 241. [Les quatre derniers mots de la citation sont une invention du traducteur. Une autre traduction se trouve dans les Esquisses patristiques, DDB / Ad Solem, p. 110. NDLR]

[4] Ce mouvement – qu’on appelle aussi Mouvement tractarien – va connaître un grand succès et faire de nombreux disciples jusqu’en 1841, date à laquelle Newman, voulant démontrer que les 39 articles – que doivent souscrire tous les candidats à l’ordination anglicane – sont susceptibles d’une interprétation catholique, va voir son tract, le Tract XC, condamné par les évêques. 

[5] Edward Bellasis, Memorials of Mr Serjeant Bellasis, 1800-1873.  

[6] Lettre du 13 mars 1839 à R. Trench, in Shane Leslie, Henry Edward Manning, His Life and Labours, 1921, p. 59.

[7] Rapporté par R. H. Hutton, Cardinal Manning, 1892, p. 3.

[8] Lettre à Gladstone. La correspondance Manning-Gladstone, rassemblée par Alphonse Chapeau dans une thèse complémentaire à sa thèse sur La Vie anglicane de Manning (inédite), complétée et annotée par Peter Erb, doit être prochainement publiée par OUP.

[9] Lettre de Manning du 27 octobre 1843, ibid., p 129.

[10] Lettre de Gladstone à son épouse.

[11] E. S. Purcell, Life of Cardinal Manning, 1895, I, p. 627.

[12] E. E. Reynolds, Three Cardinals, p. 158.

[13] Autobiographical Writings, p. 255. 

[14] Apologia pro vita sua, Longmans (uniform edition), p. 260.

[15] Lettre de Wiseman à Barnabò du 22 février 1860.

[16] Lettre à Manning du 21 juin 1861, Letters and Diaries of John Henry Newman, XIX, p. 519

[17] Lettre du 2 novembre 1858 à G. A. Denison, Letters and Diaries of John Henry Newman, XVIII, p. 500-501.  

[18] Cité par David Newsome, The Convert Cardinals, p. 245. 

[19]  Lettre du 10 février 1865 à Pusey, in Letters and Diaries of John Henry Newman, XXI, p. 410. 

[20] Lettre du 20 mai 1865 à Robert Ornsby, in Letters and Diaries of John Henry Newman, XXI, p. 471. 

[21] Lettre du 2 mars 1853 à Mgr Cullen, Letters and Diaries of John Henry Newman, XV, p. 316-317. 

[22] Paroles rapportées par Mgr Ullathorne, citées in Cuthbert Butler, The Life and Times of Bishop Ullathorne, 1806-1889, Londres, 1926, p. 283-284.

[23] « Appeal to the English people » in W. Ward, The Life and Times of Cardinal Wiseman, I, 568: « Close under the Abbey of Westminster there lie concealed… nests of ignorance, vice, depravity and crime, as well as of squalor, wretchedness and disease… » 

[24] « Quiconque s’intéresse à l’extension du catholicisme en Angleterre devrait se consacrer à organiser et discipliner la masse des catholiques qui se trouve chez les pauvres irlandais […] c’est très bien d’avoir des riches mais après tout ce sont les pauvres qui constituent le véritable rempart de l’Église. » (Dublin Review, 1856, in K. S.  Inglis, Churches and the Working Classes in Victorian England, p. 121.)

[25] Lettre de R. Church à J. B Mozley citée in Newsome, The Convert Cardinals, p. 253-254. Cf. lettre de Newman du 14 décembre 1860 à T. W. Allies : «What does IRELAND for them? Do any contributions come from the Bishops and clergy of Ireland? » Letters and Diaries of John Henry Newman, XIX, p. 439.

[26] Cf. Lettre du 10 novembre 1874 au Times. Il avait déjà écrit au Times le 26 janvier 1873: « within the limit and circle of our faith we can compromise nothing […] outside of that circle […] in all things which relate either to the social welfare or to the political well-being, to the peace and stability of the country and of the Empire, there are no men on the face of England who are more loyal, there are no men who are more patriotic than Catholics. » 

[27] Newsome, The Convert Cardinals, p. 282.

[28] Lettre du 9 février 1875 au cardinal Franchi, cit. Newsome, p. 284. 

[29] Pour le remercier, l’archevêque de Baltimore, Mgr Gibbons, lui écrit : « Nous sommes bien plus que vous ne l’imaginez, redevables à l’influence de votre nom quand il s’agit de discuter de ces questions sociales et d’influencer l’opinion publique. C’est avec joie que nous acceptons Votre Eminence dans les rangs de notre association de chevaliers. Vous avez noblement gagné vos éperons. »

[30] Lettre de Manning à S. Buxton, in Sidney Buxton, “Cardinal Manning, a Reminiscence‘’, Fortnightly Review, t. LIX, n.s avril 1896, p. 587.

[31] Rapporté dans Merry England, juillet 1891  

[32] Sidney Dark, Manning, 1936.

[33] DailyTelegraph : « C’était un homme qui tenait une place importante dans notre pays et la remplissait fort dignement. »

[34]The Times, 12 août 1890.

[35] Pall Mall Gazette, 14 août 1890.

[36] 20 août 1890, in « Sayings of cardinal Manning », Merry England, juillet 1892.

[37] Daily Telegraph, 13 septembre 1889.

[38] E. E. Reynolds, Three Cardinals, p. 267.

Association Francophone des Amis de Newman